Nous sommes le 18 septembre 2025, une sorte d’acte II du mouvement « Bloquons tout » contre l’austérité. Le matin, un cortège syndical rassemble entre 14 000 et 20 000 personnes entre la Manufacture des Tabacs et Bellecour. La manifestation se déroule globalement dans le calme, malgré quelques accrochages. Un journaliste de France Télévisions est blessé au dos, un policier perd une dent.
L’après-midi, des rassemblements spontanés éclosent à différents endroits de la ville, entre autres dans le quartier des États-Unis (Lyon 8e), où une centaine de personnes se retrouvent. La circulation est bloquée, quelques poubelles sont rassemblées, quelques projectiles sont lancés sur les forces de l’ordre, qui répondent avec des grenades lacrymogènes.
Comme souvent, les policiers arrêtent ceux qu’ils peuvent : en l’occurrence six jeunes qui se sont mis à l’abri dans le hall d’un immeuble. Habillés de noir, équipés de masques chirurgicaux pour se protéger des gaz lacrymogènes, ils ont le profil parfait du manifestant turbulent. Cinq mois plus tard, trois d’entre eux se retrouvent à la barre du Tribunal correctionnel de Lyon pour répondre du chef de « participation à un groupement formé en vue de la préparation de violences ».
« Quand on n’a rien à se reprocher, on vient habillé normalement », tance la présidente du tribunal - la salle rigole, la magistrate menace de la faire évacuer. « On ne se protège pas contre la police », renchérit le procureur - nouveaux rires, nouvelle menace d’évacuation.
L’accusation n’a pas grand-chose à se mettre sous la dent. Les trois jeunes n’ont lancé aucun projectile ni incendié la moindre poubelle. Ils étaient là et sont partis quand la situation a commencé à sentir le roussi. Alors, le procureur brode : « Il y a des gens autour qui font bloc, permettant aux personnes ayant commis des violences de prendre la fuite », professe-t-il. « Ils étaient là pour faire nombre, rendre la chose possible. »
Un détail occupe alors le tribunal : comment la sommation de quitter les lieux a-t-elle été donnée par les forces de l’ordre ? Au pistolet, d’après le procès-verbal de police. Problème : ce n’est pas un moyen légal, soulève Me Amandine Fabrègue, qui défend l’une des trois prévenus. Le code de la sécurité intérieure ne prévoit que deux procédés : le haut-parleur ou, en dernier ressort, un signal à la fumée rouge. « Pas de haut-parleur, pas de fumée rouge : il n’y a pas eu de sommation », résume l’avocate. Or, tant qu’aucune sommation n’a été effectuée, personne n’est tenu de quitter les lieux.
L’autre débat porte sur le code vestimentaire : peut-on s’habiller en noir et porter un masque sans être un dangereux casseur ? « Ma cliente ne s’habille pas en rose fluo et vert turquoise tous les jours », lance Me Fabrègue, très en verve. Quant au port du masque, l’avocate pointe « l’utilisation massive de gaz lacrymogène dans les manifestations depuis plusieurs années ». Elle rappelle les remontrances adressées à la France concernant les pratiques policières : le Défenseur des droits en 2019, l’ONU en 2022 et Amnesty International en 2023 ont tous sévèrement critiqué la doctrine du maintien de l’ordre et les violences commises par les forces de l’ordre.
Pas de quoi amadouer le procureur, qui requiert des peines particulièrement sévères : 10 000 euros d’amende ou deux mois d’emprisonnement avec sursis, assortis d’une interdiction de manifester sur l’ensemble du territoire national pendant trois ans. La défense demande la relaxe « face à la vacuité du dossier ».
Le jugement sera rendu le 24 mars.







