C’est peut-être un scandale sanitaire comparable à celui de l’amiante qui est en train de se dessiner au sud de Lyon. Appelées « polluants éternels » pour leur persistance exceptionnelle, les substances per- et polyfluoroalkylées (PFAS) sont appréciées pour leur propriétés antiadhésives, imperméabilisantes et résistantes aux fortes chaleurs. Largement utilisés depuis les années 1950, on trouve les PFAS dans de très nombreux domaines industriels et produits de consommation courante : revêtements antiadhésifs, vêtements de pluie, moquettes, tissus d’ameublement, emballages, isolants, skis, mousses anti-incendie etc.
Le revers de la médaille : les PFAS, une famille de plus de 4 000 composés chimiques, ne se dégradent quasiment pas dans l’environnement. Dans la vallée de la chimie, ils continuent à polluer l’air, le sol, et l’eau. On les trouve dans la faune, la flore et jusque dans le corps des riverains. Des analyses ont révélé leur présence dans le sang et le lait maternel, soulevant de lourdes inquiétudes sanitaires. Car de nombreuses maladies sont associées à l’expositions aux PFAS : cancers, maladies thyroïdiennes, perturbations hormonales, hypertension artérielle, retards de croissance, inflammations de l’intestin etc.
Adultes, enfants, familles entières : les 192 requérants, dont 25 mineurs, vivent à proximité des usines de Pierre-Bénite. Ils sont exposés quotidiennement aux PFAS, parfois depuis des décennies. « Arkema et Daikin ont déversé ces molécules toxiques sur notre territoire tout en ayant connaissance des risques », accuse Emma Feyeux. Elle pointe les travaux de l’agence de protection de l’environnement américaine EPA qui a alerté sur les risques depuis les années 1990. « Ils savaient, ils n’ont rien fait », renchérit Me Louise Tschanz, avocate au cabinet Kaizen qui représente les riverains.
Plusieurs requérants souffrent déjà de maladies dont l’origine peut être attribuée aux PFAS. Selon les éléments rendus publics, plusieurs cancers ont été recensés, dont six cancers du sein et un cancer du testicule chez un mineur. Des dizaines d’autres personnes souffrent de maladies thyroïdiennes, d’hypertension, de troubles hormonaux ou d’anomalies lipidiques. Pour les autres, c’est l’angoisse permanente de contracter un cancer ou une autre maladie grave.
Mettre les victimes au centre de la procédure
Accompagnés par l’association Notre Affaire à Tous, le collectif PFAS contre Terre et le cabinet Kaizen Avocats, l’action collective est l’aboutissement d’un travail entamé il y a un an. En février 2025, une réunion publique à Oullins-Pierre-Bénite avait réuni des centaines de personnes. Depuis, les associations et les juristes ont mené un travail de fond : pédagogie juridique, constitution de centaines de dossiers individuels, collecte de données médicales et environnementales.
« Nous voulons faire appliquer le principe pollueur-payeur », clame Me Louise Tschanz. Selon l’avocate, « il est plus rentable aujourd’hui de polluer que de protéger les populations ». Pour inverser ce rapport, elle demande plus de 36 millions d’euros pour ses clients.
L’action a été déposée devant le tribunal judiciaire de Lyon. Contrairement aux procédures pénales déjà engagées, notamment pour mise en danger d’autrui, cette démarche civile vise avant tout à faire reconnaître et réparer les préjudices subis. « Le but d’une action civile, c’est d’indemniser le préjudice », rappelle Me Louise Tschanz, avocate spécialisée en droit de l’environnement. Le cabinet Kaizen réclame ainsi environ 190 000 euros par requérant, soit plus de 36 millions d’euros au total. Une procédure longue : 2 à 3 ans avant la décision du tribunal.
Les préjudices invoqués sont multiples : atteintes à la santé, préjudices moraux et d’anxiété, mais aussi « préjudices de jouissance ». De nombreux habitants ont dû renoncer à consommer les fruits et légumes de leur jardin, les œufs de leurs poules ou les poissons locaux, sur recommandation des autorités sanitaires. « Une vie quotidienne impactée, avec des peurs constantes face à une pollution invisible », résume Notre affaire à tous.
Les coûts de la pollution, eux, sont vertigineux. Une étude publiée par l’association fin janvier 2026 estime à près de 2 milliards d’euros le montant de la dépollution de la vallée de la chimie sur vingt ans : 1,7 milliard pour les sols et plus de 100 millions pour les eaux rejetées sur la plateforme industrielle.
Au lancement de la procédure il y a un an, associations et avocates espéraient réunir un milliers de requérants. Malgré un important travail d’information à travers des réunions publiques, webinaires et tutoriels, le compte n’y est pas. Pas de quoi entamer la détermination de l’avocate qui se dit malgré tout « contente » de la mobilisation. « On s’attend à gagner », renchérit Claudie Grizard du collectif PFAS contre terre, elle-même plaignante. De nouveaux requérants peuvent encore rejoindre la procédure jusqu’au 1er mars. Après ce sera trop tard.







