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Mairie de Saint-Etienne

Sextape : de lourdes peines requises contre une « organisation mafieuse »

Dix ans après les faits, et trois ans après l’ouverture de l’enquête, le tribunal correctionnel de Lyon juge les protagonistes de l’affaire dite du « chantage à la sextape ». Au centre du dossier : une vidéo intime tournée à l’insu de Gilles Artigues, alors premier adjoint à la mairie de Saint-Étienne. Sur le banc des prévenus, huit hommes et femmes, dont le maire en exercice Gaël Perdriau. Tous sont soupçonnés d’être impliqués - à des degrés divers - dans un complot destiné à museler un rival politique. Un véritable thriller politique, où l’intime est instrumentalisé au service du pouvoir.

Les faits remontent à 2015. Gilles Artigues, figure politique connue à Saint-Étienne, ex-député centriste et premier adjoint au maire Gaël Perdriau (ex LR), est piégé dans une chambre d’hôtel à Paris. Une caméra cachée filme une relation intime entre ce fervent catholique et un escort masculin. Ce que l’élu ignore alors, c’est que cette vidéo a été planifiée et commanditée en amont, dans l’ombre du pouvoir municipal.

Derrière l’opération, un trio clé : Pierre Gauttieri, directeur de cabinet du maire au moment des faits, Samy Kéfi-Jérôme, adjoint à l’éducation, et Gilles Rossary-Lenglet, un proche de la mairie. Les trois prévenus reconnaissent aujourd’hui leur implication, et disent la regretter. Seule zone d’ombre : quel rôle a joué le maire de Saint-Etienne Gaël Perdriau ? Jugé pour chantage, détournement de fonds publics et association de malfaiteurs, il clame son innocence. Enfin, quatre responsables associatifs stéphanois, comparaissent également. Ils sont soupçonnés d’avoir servi de relai pour financer le dispositif de chantage, via des subventions municipales. Ils nient l’abus de pouvoir qui leur est reproché.

Il apparait vite dans l’enquête que la vidéo compromettante, tournée le 5 janvier 2015, n’a pas servi à extorquer de l’argent, mais à assouvir des ambitions politiques. Pour Samy Kéfi-Jérôme, il s’agissait de dégager le chemin qui devait le mener aux élections législatives. Pour Gilles Rossary-Lenglet c’était une manière de punir un homme qui s’était opposé au mariage pour tous, alors qu’il lui soupçonnait des penchants homosexuels. Enfin, pour le centre du pouvoir, il s’agissait de neutraliser un élu, soupçonné d’être trop ambitieux et trop indépendant au sein de la majorité municipale. Le chantage prend la forme d’une domination silencieuse : rester dans le rang, se taire, renoncer à certaines responsabilités. Une pression constante, insidieuse, qui durera des années.

Pour rémunérer Gilles Rossary-Lenglet, présenté comme l’architecte de l’opération, deux associations auraient servi de boîtes à lettres : France-Lettonie Loire-Auvergne et Artistes de la Galerie Art Pluriel. Créées peu avant, au budget quasi inexistant, à l’activité balbutiante, ces structures ont reçu chacune 20 000 euros, prélevés sur la réserve du maire. La quasi-totalité des sommes a ensuite été reversée à Rossary-Lenglet.
À la barre, les dirigeants associatifs se sont rapidement retrouvés en difficulté, face aux questions de la présidente du tribunal et des avocats des parties civiles. Malgré cela, ils ont nié tout versement de complaisance, assurant avoir agi dans le cadre de projets culturels ou européens.

Ce n’est qu’en 2022 que l’affaire éclate publiquement, à la faveur d’une enquête de Mediapart. Gilles Rossary-Lenglet, en rupture avec Gaël Perdriau et son entourage, livre ses révélations explosives à un journaliste du site d’investigation. Des enregistrements vidéo et audio accablants sortent. Dans l’un d’eux, on entend Gaël Perdriau menacer de diffuser la vidéo « en petits cercles, avec parcimonie », et ajouter qu’« une fois que c’est sur les réseaux, ce n’est plus du chantage, c’est une exécution ». L’onde de choc est immédiate.

Le procès qui s’est ouvert le 22 septembre devant le tribunal correctionnel de Lyon, prévu initialement sur cinq jours, a dû être prolongée de deux jours tant les débats se sont révélés denses. Entendu à sa demande, Gilles Artigues, a livré un témoignage poignant, décrivant « l’enfer » vécu pendant des années à la mairie de Saint-Étienne. « Je ne veux pas me venger, il faut que la justice passe », a appuyé son épouse dont le témoignage a permis de mesurer l’ampleur du calvaire vécu par sa famille pendant toute la durée de l’affaire.

« Une organisation à caractère mafieux dont le haut de la pyramide se trouve à la mairie de Saint-Etienne », a résumé la procureure Audrey Quey. Au terme d’une réquisition implacable, elle a demandé des peines de prison ferme, non aménageables, contre trois des quatre prévenus au cœur de l’affaire. Deux ans de prison ferme et deux ans avec sursis contre Gilles Rossary-Lenglet, dépeint comme « machiavélique ». La même peine pour Samy Kéfi-Jérôme, l’élu « ambitieux, prêt au pire pour réussir ». La peine la plus lourde a été requise contre le maire de Saint-Etienne, Gaël Perdriau : cinq ans d’emprisonnement dont deux avec sursis, assortie d’une inéligibilité de cinq ans avec « exécution provisoire », c’est-à-dire immédiate, même en cas d’appel.

« Gaël Perdriau ne peut rester maire ! », a clamé la procureure, pour qui il ne fait aucun doute que l’élu avait commandité le kompromat visant son premier adjoint. « Il a été le seul à nier l’évidence, le seul à ne pas prendre en considération la souffrance des parties civiles, le seul qui peut récidiver », s’est justifiée la magistrate. Reconnaissant qu’un éventuel procès en appel ne pourra se tenir avant les municipales de 2026, elle a soutenu que « les décisions de justice doivent être harmonisées sur tout le territoire national ». Une allusion à la récente condamnation de Nicolas Sarkozy, également assortie d’une exécution provisoire. « L’abjection et la vilénie sont autrement plus graves que dans d’autres procès récemment jugés », a-t-elle ajouté.

Seul Pierre Gauttierie, qualifié d’« homme de l’ombre, prêt à faire régner la terreur à la mairie » a trouvé un peu de grâce à ses yeux. La procureure a salué la sincérité des propos de l’ancien directeur de cabinet, qui a reconnu son rôle et dont les déclarations n’ont jamais varié depuis le début de l’instruction. Si les réquisitions sont suivies, il s’en sortira avec un bracelet électronique et du sursis.
Quant aux quatre responsables d’association, contrairement aux avocats de la ville de Saint-Etienne et de l’association Anticor, Audrey Quey a requis la relaxe « au bénéfice du doute ».

Plus tôt dans la journée, Me André Buffard, avocat de la famille Artigues, avait terminé sa plaidoirie en citant Emile Zola : « Quand on enferme la vérité sous terre, elle s’y amasse, elle y prend une force telle d’explosion, que, le jour où elle éclate, elle fait tout sauter avec elle », ajoutant à l’attention du maire : « Je pense, le jour est venu ».

Dessin : © Juliette Moussier

Publié le : lundi 29 septembre 2025, par Michael Augustin

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