Le 7 mars 2020, au plus fort de la contestation des gilets jaunes, plusieurs centaines de personnes se rassemblent à Lyon pour l’« acte 69 ». La manifestation est autorisée mais cantonnée à la place Bellecour. Un cordon d’une vingtaine de policiers bloque l’accès à la rue du Colonel-Chambonnet, qui débouche sur le pont Bonaparte. Dans leurs rangs, quatre fonctionnaires sont équipés de lanceurs de balles de défense (LBD). Parmi eux, selon les déclarations du policier à la barre, « un jeune, pas très expérimenté », qui vise les manifestants à hauteur de visage.
Au total, 32 manifestants avaient été éborgnés en France par des tirs de LBD lors du mouvement des gilets jaunes. Ce jour-là, à Lyon, un jeune de 16 ans a déjà reçu une balle au visage qui lui a explosé la mâchoire. « Baisse ton arme ! », crie le syndicaliste plusieurs fois en direction du jeune policier, pour éviter un nouveau drame.
Les policiers commencent à lancer des grenades lacrymogènes. Puis, soudain, quatre d’entre eux se ruent sur un petit groupe, dont le seul tort est de se trouver à portée de leurs matraques : deux photographes, une observatrice d’Amnesty International et Frédéric le syndicaliste. Sous les coups, Frédéric tombe à terre. Pascal B. en profite pour lui asséner un dernier coup de pied à la tête. Frédéric parvient à se relever et s’en sort avec 2 jours d’ITT, des hématomes sur tout le corps, un pouce contorsionné et un choc psychologique.
A peine une minute plus tard, le policier fanfaronne devant ses collègues. « Putain, le vieux qui gueulait, il a mangé. Il a mangé sa mère ». Les propos sont captés par la caméra-piéton d’un autre policier. « La caméra, les gars, la caméra elle tourne », prévient le collègue sur l’enregistrement que le collectif Flagrant Déni a pu se procurer.
« Plaidez-vous coupable ? », demande le président du tribunal Bertrand Madignier à Pascal B. « Je ne peux pas dire que je suis innocent », bredouille le policier. Il reconnait avoir « déconné, merdé », mais sans un mot d’excuse ni un regard pour sa victime.
Pour le reste, Pascal B., crâne rasé et barbe poivre et sel, oscille entre aveux et déni. En garde à vue, il ne reconnaissait qu’un seul coup de matraque. Confronté aux images accablantes, il admet finalement les autres coups de matraque et de pied. « J’ai complètement manqué de discernement », glisse-t-il à la barre. Il plaide la fatigue. Ce samedi-là était son quatrième jour d’intervention d’affilée, à raison d’une dizaine d’heures par jour. Des opérations difficiles : « on était en mode Bagdad », se souvient le policier, « j’étais au bout du rouleau ».
Mais ce mea culpa cède rapidement la place à une autre version des faits. Frédéric L. aurait été un « agitateur », qui était « de connivence » avec des manifestants « plus énervés, qui balancent des trucs », se plaçant devant eux pour faire écran. Pascal B. explique avoir voulu l’interpeller pour « outrage », avant de se raviser et sortir plutôt la matraque. Et s’il a chargé, c’est parce qu’il a suivi ses collègues.
Et tant pis, si les enregistrements le contredisent, comme cette vidéo amateure (à partir de 2mn13). Sur les images on voit le petit groupe à l’écart, contre la vitrine d’un magasin de meubles. Il ne gêne en rien le mouvement des policiers. Les seuls propos audibles sont : « baisse ton arme », aucun outrage. « Votre travail c’est de distinguer », rappelle le président au policier.
« Qu’est-ce que ça aurait donné s’il n’y avait pas eu la vidéo ? », s’interroge Me Sofia Soula-Michal qui défend Frédéric L. Elle évoque les nombreux dossiers où la parole policière a prévalu sur celle des manifestants. Puis, elle rappelle le parcours de son client, militant à SUD Solidaires, ancien conseiller prud’homme, fils de syndicaliste. « Il a toujours défendu les droits des plus défavorisés. Il n’a jamais cherché la confrontation. »
« Vous n’avez pas été digne », lance-t-elle à l’adresse du policier. « Votre explication ‘j’ai déconné, j’ai merdé’ est un peu courte ». Pour l’avocate, il s’agit d’une « petite vengeance personnelle sur une personne qui vous a agacé ». Elle réclame 5000 euros de dommages et intérêts et 2000 euros de frais de justice. De son côté, la procureure requiert quatre mois de prison avec sursis à l’encontre du policier. Une peine clémente, motivée par un casier jusque là vierge et un « acte isolé » de sa part.
La défense plaide le « burn-out ». Pour Me Régis Zéo, son client « n’est pas un sauvage, c’est un policier qui a craqué nerveusement ». Il pointe « une carrière tout à fait respectable » de la part du fonctionnaire et demande de ne pas aller au-delà des réquisitions de la procureure, sans inscription au casier judiciaire pour ne pas compromettre la poursuite de la carrière de Pascal B.
Devant le tribunal, une trentaine de personnes s’étaient rassemblées en soutien à Frédéric L. « La justice a été plus laxiste que l’IGPN », a déploré Lionel Perrin, juriste de Flagrant Déni. La police des polices avait reconnu trois policiers fautifs : Pascal B., son supérieur et un autre brigadier. Mais la juge d’instruction avait écarté la responsabilité des deux autres fonctionnaires, renvoyant Pascal B. seul devant la justice. Le 7 mars 2020, 26 manifestants ont été blessés par la police à Lyon.
Le jugement sera rendu le 27 mars prochain.







